L’apolitisme : notion bien vague et qui pourtant fait flores en ces temps où la politique est souvent honnie par tous et par ceux-là même qui veulent agir pour le bien commun. Cet apolitisme va du rejet de la domination des partis politiques sur les décisions à prendre, jusqu’à la neutralité politique souhaitée et souvent affirmée comme nécessaire.
Du « Tout est politique » slogan de soixante-huit, on est passé à la croyance de Paul Valéry qui affirmait "La politique est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde ». L’apolitisme aurait-il fini de convaincre nos dirigeants, d’empêcher que les gens se mêlent de leurs affaires.
On peut penser qu’il est dangereux de refuser aux politiques le soin de se mêler des affaires de tout un chacun, tant il est nécessaire que les règles s’appliquent à tous et que la raison d’être, de l’homme politique est justement de veiller à ce que la loi s’applique à tous et partout.
Mais ce qu’arguent les partisans de l’apolitisme, justement, est que la prise de position politique est partiale, orientée et donc non neutre. Y aurait-il une façon de présider aux destinées d’un pays ou d’une commune sans que l’homme ou la femme qui est à sa tête n’ait aucune doctrine politique ? Croirez-vous à ce leurre ?!
L’apolitisme de nos jours prend bien souvent la forme de quelque chose qui peut paraitre bien neutre en apparence, mais qui est très orientée, en réalité : le pouvoir donné aux experts et conseillers en tout genre. Veut-on que la décision qu’on prend ait un caractère neutre, inodore et sans saveur, que l’on va l’estampillée -décision d’experts et de conseillers et par là, la rendre incontestable. L’autre versant de ces politiques honteux est le consensus d’une mesure, sans lui attribuer une origine de droite ou de gauche. Cette manière de faire de la politique chère aux centristes et « milieuistes » de tout poil. Ceux- là mêmes qui vous affirment qu’il y a des bonnes idées de droite comme de gauche et qui vous appliquent des politiques consensuelles…de droite
N’allons pas chercher plus loin nos politiques gouvernementales qui, sous couvert d’avis circonstanciés d’experts en économie, en droit ou en bien d’autres domaines infligent aux populations toute une série de mesures avec l’explication ad hoc : « c’est l’unique solution au problème, nous avons réuni un collège d’experts tous unanimes…et blablabla ». L’angle de défense du politique en charge sera l’explication : si les gens ne sont pas d’accord, c’est qu’ils n’ont pas compris le bien-fondé de la mesure…le politique se mue en pédagogue.
La réforme des retraites, par exemple, passe pour bon nombre de nos économistes patentés pour une impérieuse nécessité : sous prétexte que la durée de vie s’allonge l’âge auquel nous devons quitter nos fonctions professionnelles doit reculer. Ce simplisme a d’ailleurs fini par convaincre nos dirigeants : de Nicolas à François, la réforme des retraites passe pour être l’alpha et l’oméga d’une politique nécessaire, juste, sérieuse et responsable… même si elle est impopulaire. Et ne vous amusez pas à contester, votre rébellion sera vue comme une méconnaissance du sujet ! Face à ces décisions expertes, inattaquables, la contestation ne vous renvoie pas à un statut d’opposant mais à celui d’abruti qui n’a rien compris
En matière d’économie pure, le même raisonnement vaut pour le retour de la croissance, indispensable pour retrouver le sacro-saint plein-emploi …chose que nous ne connaissons plus depuis…1978. Cette neutralité de la décision assise sur une assemblée de personnes au- dessus de tout soupçon politicien, n’est en fait qu’un conservatisme et qu’une frilosité intellectuelle pour s’empêcher d’envisager d’autres solutions innovantes, mais risquées…électoralement risquées, s’entend !
Face à un monde qui change et qui doit changer, nos politiques de tout poil ont beau jeu de nous servir une soupe valable à droite comme à gauche à base de poncifs éculés auxquels personne ne croit plus. La lâcheté politique serait-elle le fondement de cet apolitisme.
Rigueur ?, austérité ?… politique sérieuse rétorqueront-ils !
Reprise d’acquis sociaux et mesures antisociales… effort de crise scanderont-ils !
Et d’être relayés par toute une flopée d’experts assermentés par eux, qui à travers les journaux approuveront et démontreront le bien-fondé ou, à l’inverse, critiqueront la pression fiscale ou la politique menée par tel ou tel gouvernement et qui dans le même papier vous affirmeront qu’UNE seule politique est possible, celle, rigoureusement identique, de l’opposition … sans jamais se remettre en cause et regarder d’autres horizons.
L’apolitisme comme garant d’une politique dominante au service d’une classe sociale, toujours la même.
En version locale, l’apolitisme relève, bien souvent du même tonneau idéologique - agir pour le bien de la commune- leitmotiv invariable de tout candidat qui s’oppose à tous les autres. Agir pour le bien de tous et tous ensembles pour le bien de la commune ! Une vision « bisounours » unanimiste, impossible à tenir dans les faits.
Mais apolitisme ne se veut pas sans stratégie. Il y a fort à parier que l’apolitique au pouvoir devra s’impliquer et prendre des décisions et donc faire des déçus. Il est illusoire de croire que, parce qu’un individu se garde d’appartenir à une formation politique, il est forcément meilleur, avec des qualités d’écoute bien supérieures à la moyenne des homo-politicus qui l’entourent.
Brosser le peuple dans le sens du poil n’est valable que lorsqu’aucune décision n’est à prendre et qu’on se trouve être dans l’opposition. Et même dans ce cas, être aux côtés des habitants contre un projet quelconque demande aussi qu’on aille jusqu’au bout de la logique et qu’on vote effectivement contre, qu’en coûte ce qu’il en coûte.
Arrivé au pouvoir et vous vous apercevrez que l’apolitique peut aussi, et a bien souvent d’ailleurs, des idées (politiques) très arrêtées. Il a jaugé de façon neutre, il a pris la température en expert, il sait et ses affidés savent avec lui ce qui convient. Il imposera « l’avis général », il instaurera la dictature du juste milieu et du consensus et sous ce couvert de neutralité et d’unanimisme, fera, ni plus ni moins de la politique. Lorsque l’apolitique prend une décision si impartiale et neutre soit elle, elle demande tout autant de concertation qu’un politique « normal ».
Aujourd’hui donc, certaines personnes, qui ont des opinions politiques; se cachent derrière ce masque honteux de l’apolitisme. C’est, d’une certaine manière, une imposture et un danger pour le débat politique qui est essentiel, voire la vie même d’une démocratie.
Tout est politique et ceux qui vous disent le contraire sont des imposteurs et des menteurs. Proner l’apolitisme vise la démission du citoyen. L’apolitisme est au final, une doctrine qui préconise aux citoyens de ne pas exercer leurs droits civiques, ni leur droit de vote et de s’en remettre à la volonté d’un homme qui lui-même se rallie à l’avis général, pourvu que ce soit le sien.
A travers les temps, nos ancêtres se sont battus et sont morts pour que l’on puisse justement donner notre avis politique. Aristote a dit : « L’homme est naturellement un animal politique. » et il est évident que tout processus de décision qui met en jeu le collectif est un processus politique. Les décisions du Conseil d’Administration d’une entreprise sont des décisions politiques, et par conséquent tous les syndicats de type « corpo » s’affichant apolitiques sont soit ignorants, soit pire encore, calculateurs et surfent sur l’aspect plus racoleur de se présenter en tant que mouvement « neutre » et impartial.
Du vote des étrangers, demain, à celui des femmes, hier ou encore les combats à venir pour mettre en place de réelles lois sociales ne se prendront pas sous couvert d’apolitisme, mais bien de luttes et de droit à exercer une pression sur le pouvoir en place et par là, la lutte contre le conservatisme et l’aspect réactionnaire d’une politique. L’apolitique est bien un leurre, comme l’est, dans un tout autre registre, la théorie du bouc émissaire, également très en vogue par ces temps incertains qui détournent l’action du citoyen en lui faisant croire que son seul mal, il le doit au fait de vivre au milieu des juifs, hier, des arabes aujourd’hui ou demain des Roms.